vendredi 29 janvier 2021

Le fleuve disparu

 Amadou part avec son bidon sur la tête. Le soleil se lève, il se presse avant que la chaleur fige les êtres dans leur torpeur. Il a cinq km à faire aller retour. Son souci c’est la pompe, il espère ne pas la trouver en panne.

 Pendant son parcours il longe cette ferme entourée de barbelés, il ne comprend pas pourquoi il ne peut regarder. L’autre jour il s’est arrêté pour voir ce qu’il y avait derrière cette clôture électrique; une Jeep est arrivée deux minutes plus tard et des hommes armés et masqués lui ont fait signe de dégager. En levant la tête il a aperçu une caméra sur un poteau. Cela attise sa curiosité.

Derrière cette barrière si Amadou pouvait voir, il y a des champs verts plus grands que des terrains de foot. La différence c’est qu’ils sont ronds. Une armature de métal, armée de petits arroseurs tourne sans arrêt irriguant les cultures.

Amadou passe vite son chemin depuis qu’on l’a réprimandé ; il ne veut pas d’histoire et pour aller à l’école il doit faire vite. Ses pas soulèvent de petits nuages de sable, il n’a pas connu le temps ou le fleuve abreuvait cette vallée. Les alluvions nourrissaient la terre et le vert repeignait le paysage. Des bœufs y paissaient pendant la saison des pluies. Amadou ne sait pas ce qu’est un fleuve, il a bien vu une carte au tableau de la classe, ces longues stries bleues qui rejoignent la mer ; mais la couleur ne lui suffit pas pour s’imaginer que de l’eau pouvait courir sur le sable.

Derrière les barrières, les machines pompent le précieux liquide, elles vont à plusieurs km de profondeur là ou il y a des lacs d’eau douce. Ces machines sont assoiffées elles remontent inlassablement cette eau pour la propulser dans les arroseurs. Nous pourrions croire que l’eau retourne à la terre mais une grande partie s’évapore, une autre reste dans les cultures exportées vers des pays lointains et le peu restant se perd dans cette terre aride.

Arrivé au puits Amadou soupire de soulagement en entendant le ronronnement de la pompe, il remplit son bidon et le met sur sa tête. De l’eau lui tombe sur son corps le rafraichissant ; il sourit à la pensée qu’il gagnera du temps avec cette douche improvisée. Son souci justement est de ne pas perdre l’or qu’il a sur le crâne, il est vital pour la famille. Il ne sait pas que ce qu’il charrie deviendra la chose la plus précieuse au monde ces prochaines années.

Derrière les barrières, des hommes s’affairent à cueillir les cultures, les mettre dans les cageots, les charger dans des camions qui eux aussi soulèveront la poussière en passant dans le village d’Amadou. Il suffirait qu’un de ces camions apportent  de l’eau à la citerne du village tous les jours pour qu’Amadou puisse assister à tous les cours. Mais voilà l’eau des profondeurs n’appartient à personne sauf à ceux qui ont les moyens.

Bientôt toute l’eau du lac souterrain sera pompée. Il ne restera qu’une poche vide sous terre, déjà au Etats unis des crevasses comme des petits canyons apparaissent car la terre s’effondre. Là bas ils ont déjà tout pompé depuis longtemps laissant derrière eux des déserts, des villes fantômes. Le Colorado, à bout de souffle, de sang dans son artère n’arrive plus à l’océan, si vous passer par là vous verrez le dernier ruisseau se perdre dans le désert.

L’eau est un circuit disent certains, peut être mais ces lacs souterrains sont là depuis toujours, le Colorado aussi et l’homme a réussit à les assécher. Les lacs et les fleuves ne se régénéreront pas.

mardi 26 janvier 2021

Au mot près!

Écrire quelque chose sur le net est tout de suite analysé, décortiqué, chaque mot, enlevé de son contexte, est scanné, comparé à un dictionnaire de mots interdits, subversifs. S’il y a une cellule de la phrase qui matche alors la machine s’emballe. Elle crie au scandale, au racisme, au machisme en fait à tout ce qui n’est pas lisse. Bizarrerie, on dirait que les critiques des biens pensants ne passent pas par la même moulinette, tous les mots leur semblent permis.

Du fond de la salle machine, appelée salle blanche comme symbole de pureté, l’algorithme veille, surveille même. Il passe au scanner tout ce qui s’écrit sur la toile. Comme l’araignée, il prend les phrases dans ses fils. On lui a appris les mots qui choquent ou pourraient déranger. Il prend chaque élément de la phrase, s’il pouvait il analyserait au bit près, là on en arriverait au substrat de la censure, à la fin du flot incessant déversé sur le net. Donc à la fin de sa raison d’être. Pour l’instant il travaille au mot près, aux maux près du peuple. Il peut être réveillé à tout moment, l’alerte donnée il contre attaque avec sa base de bienveillance. Il enclenche la routine de la bien pensance, celle alimentée par les ultras, les minorités qui défendent leur pré carré au risque de piétiner le peu de liberté de tous. La majorité est rendue silencieuse, seuls les plus virulents ont la parole.

Le flot de bit est permanent, pas un seul moment de répit, la rivière numérique nourrit les fleuves de 0 et 1. Un seul élément inversé et plus rien de cohérent. Les éléments se suivent, se bousculent, se mélangent mais à l’arrivée ils se rassemblent pour former une opinion, une blague, une insulte. Algo lui se dépatouille plus ou moins bien dans ce torrent il trie, range, permet ou censure. C’est lui qui a le dernier mot.

Certains appellent cela « l’intelligence artificielle », mais c’est un leurre. Il n’y a pas d’intelligence là-dedans. Il y a la froideur, la rigueur. Algo est un esclave il fait tout ce qu’on lui dit sans se poser des questions. Il est fait de zéro et un lui aussi comme le flot qu’il surveille. Il s’abreuve de ce que l’humain lui donne, le digère et s’enrichit dans la censure.

L’opinion est devenue comme ces machines, binaire. Il n’y a plus que le bon et le mauvais, le bien et le mal. C’est l’intelligence, artificielle celle là, que l’on veut nous vendre. L’opinion doit être tranchée, tu es pour ou tu es contre. Tu ne dois pas être en questionnement, tergiverser ; si tu commences à déclarer « oui mais.. »  Tu es catalogué aussitôt dans l’autre camp. C’est la génération Twitter où il faut donner une opinion tranchée en moins de mots possibles par manque de place. Il faudrait inventer un nouveau langage où un mot résumerait une idée où il n’y aurait pas de demie-mesure ; ce serait blanc ou noir. Les gens pensant gris seraient exclus de la toile, pas de temps à perdre avec les modérés ils sont des empêcheurs de penser clair. C’est le problème du référendum, difficile pour certains de trancher oui ou non sur une question générique.

L’ère de Big Brother arrive à son apogée, maintenant on a les outils pour mener l’information, à savoir qui est aux commandes ? Avec les médias mainstream on pouvait avoir un esprit critique, ne pas avaler tout ce qu’on nous servait.  Internet nous permettait justement de se retrouver entre gens qui voulaient être informés autrement. La récréation est finie, on va nous retirer notre outil ou plutôt le contrôler afin de nous faire croire qu’on a une liberté de parole.

Forgez-vous une opinion tranchée, non contradictoire ou alors restez muet.

Bienvenue dans le monde de la bien-pensance.

samedi 23 janvier 2021

Là où il y a du rêve.

Naveed à 10 ans, endormi sur sa couche, il est dans un autre monde, dans ses rêves. Sa mère le secoue : «  Il est six heures ! Dépêche-toi tu vas être en retard! ». Il se frotte les yeux pour quitter cet univers où il se sentait bien.

Naveed part au travail, il à une dure journée devant lui, dix heures de travail, il émet un petit sourire, dix ans, dix heures. Il connait le chiffre dix, il a été un peu à l’école, à peine deux ans mais ses parents sont pauvres et n’ont pas de quoi nourrir leurs trois enfants. Il travaille à la tannerie, avec plein de gosses comme lui, à journée entière il charrie les peaux, les mettant sur sa tête. Ces peaux sont lourdes et son cou lui fait mal ; parfois il plonge dans la piscine pour laver ce cuir encore plein de poil. Naveed côtoie aussi les produits toxiques qui sont déversés dans la rivière.

Ici on emploi des gamins car on les paie dix fois moins cher, décidément ce chiffre, une fixation.

Naveed ne se plaint pas, le soir il va voir son meilleur copain qui, lui, a la chance d’aller à l’école. Ce dernier lui raconte les histoires qui sont dans son livre.

Le vendredi, seul jour de repos. Naveed doit aller chercher de l’eau de plus en plus loin à cause de la pollution. Le reste de la journée il peut jouer.

Le rêve de Naveed est d’avoir des chaussures de foot. Ironie du sort, ces chaussures sont faites du cuir qu’il transporte toute la journée, pour l’instant il joue pieds nus.

La vie suit son cours chaotique, comme la rivière qui charrie les poissons morts.

Un jour, un homme vient les voir à leur lieu de travail, il leur dit qu’il faut qu’ils aillent à l’école. Ça, Naveed en était conscient, mais là où une lueur d’espoir apparait, c’est quand le type leur dit qu’il est là pour les aider. Ce dernier s’est mis d’accord avec leur patron pour les laisser une heure par jour aller à l’école.

Rejwan demande aux parents si Naveed pourrait seulement travailler le matin et aller à l’école après. Les parents rechignent, le père est vieux et fatigué. Après palabres et concessions la mère est d’accord.

Le rêve de Naveed commence à prendre forme, à l’école justement on lui montre des chaussures de foot et on lui apprend qu’elles sont faites du cuir qu’il travaille. Rejwan leur dit qu’il veut faire une équipe de foot. Naveed est ravi.

Combien d’enfants travaillent dans le monde, dans les mines, les usines, les tanneries. Certainement qu’en cherchant sur Google on peut trouver, je vous laisse chercher car c’est mieux que de ne lire qu’un chiffre probable qui ne veut rien dire si on ne le compare pas à d’autres. Mais la question qui tue est combien de Rejwan tous ces enfants rencontrent-ils, ça je ne pense pas que Google le sache. Je ne me hasarderais à en annoncer un chiffre, je pense que je serais même trop optimiste.

Je suis allé en inde en voyage, un jour voyant un enfant tirer une charrette de bon matin ; je me suis fait une réflexion : Quelle distance! des années lumières nous séparent. J’ai jugé qu’il faut que certains matins, je repense à ce garçon ne serait-ce que pour ne pas l’oublier.

Quand, petit, je me plaignais, ma mère disait qu’il y avait toujours plus malheureux que nous. C’était une phrase facile, pas très optimiste, d’ailleurs elle ne me consolait pas trop. Il vaut mieux tirer les gens vers le haut comme le fait Rejwan plutôt que de leur dire regarde plus malheureux que toi.

Les hommes sont égaux nous dit l’évangile, les enfants ne le sont déjà pas dans leurs rêves. Ils ne le seront jamais dans la réalité.